DOSSIER CESARE BATTISTI

 


VALERIO EVANGELISTI  REPOND À 50 QUESTIONS

 

 

Dépassé par d'autres évènements, le cas Battisti n'a plus une place centrale dans la presse italienne, et ceux qui ont éclaboussé Cesare Battisti de toutes les façons possibles croient peut-être avoir gagné leur bataille. Chez nous aussi bien qu'en France, où des pressions furibondes en provenance d'Italie ont induit certains journaux à changer soudainement d'attitude. Les ennemis de Cesare Battisti, à notre avis, se font des illusions : des surprises les attendent. Entre temps, nous publions une exposition complète et paisible de ce cas tout entier, faite de questions et de réponses. Le lecteur sans préventions (et nous avons heureusement un nombre de lecteurs supérieur à celui de plusieurs petits quotidiens) pourra se faire une idée objective de toute l'histoire. Voici les questions les plus fréquentes sur Cesare Battisti

Pourquoi Cesare Battisti fut-il arrêté, en 1979 ?

Il fut arrêté dans le cadre des coups de filet qui frappèrent le Collectif Autonome de La Barona (un quartier de Milan) après le meurtre, le 16 février 1979, du joaillier Luigi Pietro Torregiani.

Pourquoi le joaillier Torregiani fut-il assassiné ?

Parce que, le 22 janvier 1979, avec une personne de sa connaissance elle aussi armée, il avait tué Orazio Daidone : un des deux braqueurs qui avaient pris d'assaut le restaurant Il Transatlantico où il dînait en compagnie de plusieurs personnes. Un client, Vincenzo Consoli, mourut dans la fusillade, un autre fut blessé. Qui tua Torregiani voulait frapper ceux qui, à l'époque, tendaient à « se faire justice par eux-mêmes ».

Cesare Battisti participa-t-il à l'assaut à Il Transatlantico ?

Non. Personne n'a jamais affirmé cela. Il s'agit d'un fait divers.

Cesare Battisti participa-t-il au meurtre de Torregiani ?

Non. Même cette circonstance - affirmée dans un premier temps - fut totalement exclue par la suite. Autrement il aurait été impossible de l'entraîner, comme cela se vérifia par la suite, dans le meurtre du boucher Lino Sabbadin, qui eut lieu en province de Udine le même 16 février 1979, quasiment à la même heure.

Et pourtant on a laissé entendre que Cesare Battisti a blessé un des enfants adoptifs de Torregiani, Alberto, resté par la suite paraplégique.

Il est acquis qu'Alberto Torregiani fut blessé par erreur par son père dans la fusillade avec les agresseurs.

Pourquoi donc Cesare Battisti est-il mis en relation avec l'homicide Torregiani ?

Parce que, comme il l'a lui-même reconnu, il faisait partie du groupe qui revendiqua l'attentat, les Prolétaires Armés pour le Communisme. Le même groupe qui revendiqua l'attentat Sabbadin.

Qu'est-ce qu’étaient les Prolétaires Armés pour le Communisme (PAC) ?

Un des nombreux groupes armés issus, vers la fin des années 70, du mouvement dit Autonomie Ouvrière et consacré à ce qu'ils appelaient « illégalité diffuse » : des «expropriations » (banques, supermarchés) aux représailles contre les entreprises qui organisaient du travail au noir en allant plus rarement jusqu'à blesser ou tuer.

Les PAC ressemblaient-ils aux Brigades Rouges ?

Non. Comme tous les groupes autonomes, ils ne visaient ni la construction d'un nouveau parti communiste ni un bouleversement immédiat du pouvoir. Ils essayaient plutôt de prendre le contrôle du territoire, en y déplaçant les rapports de force en faveur des classes subalternes et en particulier de leurs composantes juvéniles. Ce projet, quelle que soit la façon dont on le juge (il n'a certainement pas marché), ne collait pas avec celui des BR.

Monsieur Armando Spataro, un des Ministères Publics du procès Torregiani, a dit récemment que les adhérents aux PAC n'étaient pas plus d'une trentaine

Il a une mauvaise mémoire. Les personnes enquêtées pour appartenance aux PAC furent au moins soixante. La plupart étaient de jeunes ouvriers. Venaient ensuite les chômeurs et les enseignants. Les étudiants n'étaient que trois.

30 ou 60 cela ne fait pas grande différence.

Mais si, au contraire. Les probabilités de participation aux choix généraux de l'organisation ainsi qu'aux actions projetées par elle changent. N'oublions pas que si des dizaines de braquages sont attribués aux PAC, les homicides sont au nombre de quatre. La participation directe à un de ceux-ci devient nettement moins probable si l'on double le nombre des effectifs.

Cesare Battisti était-il le chef des PAC, ou un de ses chefs ?

Non. Il s'agit là d'une pure invention journalistique, créée ces derniers mois. Ni les actes du procès, ni d'autre éléments ne mènent à le considérer comme l'un des chefs. D'ailleurs, il n'avait pas un passé lui permettant de remplir un rôle de ce genre. C'était un militant parmi tant d'autres.

Lors du procès, Battisti fut cependant jugé parmi les « organisateurs » de l'homicide de Torregiani.

Par déduction. Il aurait participé à des réunions où l'on avait discuté de la possibilité de l'attentat, sans exprimer d'opinion contraire. Ce n'est qu'avec l'entrée en scène du repenti Mutti - après que Battisti, condamné à douze ans et demi s'était évadé de prison et enfui au Mexique - que se précisa l'accusation, mais encore une fois, par déduction. Puisque Battisti était accusé par Mutti d'avoir joué des rôles de couverture dans l'homicide de Sabbadin et puisque les attentats à Torregiani et à Sabbadin avaient clairement été inspirés par une même stratégie (frapper les commerçants qui tuaient les braqueurs), voilà que Battisti devait forcément faire partie des «organisateurs » du guet-apens tendu à Torregiani, même s'il n'y avait pas participé en personne.

Et pourtant, de tous les crimes attribués à Battisti, celui auquel on donne le plus d'importance est précisément le cas Torregiani.

Peut-être se prêtait-il plus que d'autres à une utilisation « spectaculaire » (que l'on voie l'emploi récurrent d'Alberto Torregiani, pas toujours prêt, pour des raisons que l'on peut aussi comprendre, à révéler qui le blessa). Ou peut-être - étant donné certaines propositions récentes du ministre Castelli, sur le thème de l'auto-défense des commerçants - était-ce l'épisode le mieux capable de faire vibrer certaines cordes dans l'électorat de référence.

En tout cas, ceux qui défendent Battisti ont souvent joué la carte de la « simultanéité » entre le délit Torregiani et le délit Sabbadin alors que Battisti a été accusé d'avoir « organisé » le premier et « exécuté » le second.

Ceci est dû à l'ambiguité même de la première demande d'extradition de Battisti (1991), aux informations contradictoires fournies par les journaux (nombre et qualité des délits variaient d'un journal à l'autre), au silence de qui savait. N'oublions pas qu'Armando Spataro n'a commencé à fournir des détails - ou plutôt, un certain nombre de détails - que lorsqu'il a vu que la campagne en faveur de Cesare Battisti risquait de remettre en discussion la façon dont lui et les autres magistrats impliqués (Corrado Carnevali, Pietro Forno, etc.) avaient mené l'instruction et le procès. N'oublions pas non plus que le gouvernement italien a tenu à soumettre aux magistrats français, à la veille de la séance qui devait prendre une décision à propos de la nouvelle demande d'extradition de Cesare Battisti, 800 pages de documents. Il est facile d'argumenter qu'il jugeait lacunaire la documentation produite jusque là. A plus forte raison, elle présentait des lacunes pour ceux qui envisageaient d'empêcher que Battisti fût extradé.

De toute façon, le procès qui a été fait à Cesare Battisti et aux autres accusés du meurtre Torregiani fut un procès régulier.

Non, ce ne le fut pas et il est assez simple de le démontrer.

Pourquoi le procès Torregiani, ensuite étendu à toute l'histoire des PAC ne fut-il régulier ?

Soyons précis : il ne fut régulier que dans le cadre des distorsions de la légalité introduites par la soi-disant « urgence ». Sous le profil du droit général, le procès a été vicié par au moins trois éléments : le recours à la torture pour extorquer des aveux en cours d'instruction, l'usage de témoins mineurs ou affectés par des troubles mentaux, la multiplication des chefs d'accusation sur la base des déclarations d'un repenti d'une crédibilité incertaine. Plus d'autres éléments mineurs.

Les magistrats torturèrent-ils les personnes arrêtées ?

Non. Ce fut la police à les torturer. Il y eut bien treize dénonciations : huit provenaient des accusés et cinq de leurs familles. Une instruction de ce genre n'est pas un fait inédit mais certainement insolite à cette époque. Les magistrats se bornèrent à recevoir les dénonciations pour les classer ensuite.

Peut-être les classèrent-ils parce qu'il ne s'était pas agi de vraies tortures, mais de simples pressions un peu fortes sur les accusés.

Un des cas dénoncés le plus fréquemment fut celui de l'obligation d'ingurgiter de l'eau versée dans la gorge de la personne interrogée à toute pression à travers un tuyau pendant qu'un agent la frappait à coups de genou dans l'estomac. De plus, ils dénoncèrent tous qu'on les avait fait se déshabiller, qu'on les avait enveloppés dans des couvertures pour que ne reste aucune marque et qu'on les avait ensuite battus à coups de poing et de bâtons. Parfois, attachés à une table ou à un banc.

Si les magistrats ne donnèrent aucune suite aux dénonciations, cela fut peut-être parce qu'il n'y avait pas de preuve que tout cela s'était réellement passé.

En effet, le substitut du procureur Alfonso Marra, chargé d'en référer au juge d'instruction Maurizio Grigo, après avoir dérépertorié les délits commis par les agents de la Digos de « lésions » en « coups » pour absences de marques permanentes sur le corps (en Italie, le délit de torture n'existait pas et n'existe même pas aujourd'hui, grâce au ministre Castelli et à son parti), concluait que même l' accusation de coups ne pouvait pas avoir de suite, étant donné que les agents, seuls témoins ne confirmaient pas. De son côté, le Ministère Public Corrado Carnevali, justement, en charge du procès Torregiani, insinua que les dénonciations de torture étaient un système adopté par les accusés pour délégitimer l'enquête tout entière. Rien ne nous dit que le Ministère Public Carnevali avait tort. Un épisode au moins ne colle pas avec sa thèse. Le 25 février 1979, l'accusé Sisinio Bitti dénonça au substitut du procureur Armando Spataro les tortures subies et rétracta les aveux rendus pendant l'interrogatoire. Il raconta entre autres qu'un policier, en le frappant avec un bâton, l'avait poussé à dénoncer un certain Angelo ; après quoi il avait dénoncé le seul Angelo qu'il connaissait, un certain Angelo Franco. On ne crut pas en la rétractation de Bitti et Angelo Franco, un ouvrier, fut arrêté en tant que participant à l'attentat Torregiani. On ne devait le relâcher que quelques jours plus tard : il ne pouvait en aucune façon avoir participé au guet-apens. Cela veut dire que la rétractation de Bitti était authentique et que donc, très probablement, les violences par lesquelles les faux aveux lui avaient été extorqués l'étaient aussi. On doit remarquer en passant que parmi les quotidiens qui dénoncèrent à l'époque les tortures figurait aux premières loges la Repubblica (ce journal alla jusqu' à invoquer une intervention du ministre de l'intérieur) qui prend aujourd'hui parti avec acharnement contre Battisti.

Même si l'on admet le recours aux sévices au cours de l'instruction, cela n'innocente pas Cesare Battisti.

Non, mais cela donne une idée du genre de procès dans lequel il fut impliqué. Le définir «régulier » est pour le moins discutable. Parmi les témoins à charge de quelques accusés figurèrent aussi une fillette de 15 ans, Rita Vitrani, poussée à déposer contre son oncle ; jusqu'à ce que ses contradictions et ses ingénuités ne fassent comprendre qu'elle était psychiquement fragile (« aux limites de l'imbécillité », comme le déclarèrent les experts). Dans le procès figura aussi un autre témoin, Walter Andreatta, qui tomba bientôt dans un état confusionnel et fut qualifié de « déséquilibré » et de victime de crises dépressives graves par les mêmes experts du tribunal.

Même si l'on admet le cadre précaire de l'enquête, il y a à considérer que Cesare Battisti renonça à se défendre. Quasiment une admission de culpabilité, même si, avant de se taire, il se proclama innocent.

C'est ce qu'il peut nous sembler aujourd'hui, mais pas à l'époque. C'est même le contraire qui est vrai. A ce moment-là, les militants des groupes armés capturés se proclamaient prisonniers politiques et renonçaient à leur défense parce qu'ils ne reconnaissaient pas la « justice bourgeoise ». Battisti y renonça parce qu'il dit avoir des doutes sur l'équité du procès.

Mais si l'on met de côté les violences et les témoignages peu crédibles en cours d'instruction le procès fut mené à bien avec équité.

Pas précisément. Des accusés mineurs furent frappés de peines disproportionnées. Bitti, cité ci-dessus, fut innocenté de tout délit mais fut également condamné à trois ans et demi de prison parce qu'on l'avait entendu approuver dans un lieu public l'attentat à Torregiani. S'était déclenché le soi-disant « concours moral » en homicide, inspiré directement des procédures de l'Inquisition. Angelo Franco, évoqué ci-dessus, fut de nouveau arrêté, quelques jours après avoir été relâché, cette fois pour association subversive, et condamné à cinq ans. Cela en l'absence d'autres délits mais seulement parce qu'il fréquentait le collectif autonome.

Selon Luciano Violante, une certaine « dureté » était indispensable pour éteindre le terrorisme. Et Armando Spataro prétend que dans ce but l'aggravante des « finalités terroristes », qui doublait les peines, se révéla être une arme décisive.

Elle cassa aussi les vies de pas mal de jeunes, arrêtés avec des accusations destinées à s'aggraver de façon exponentielle au cours de la détention, même en l'absence de faits de sang.

Cela ne vaut pas pour Cesare Battisti, condamné à la prison à vie pour avoir participé à deux homicides et en avoir exécuté deux autres.

A la fin du procès en première instance, Battisti, arrêté à l'origine pour des accusations mineures, se trouva condamné à douze ans et demi de prison. Les condamnations à perpétuité arrivèrent cinq ans après son évasion de la prison. Mais voici venu le moment de parler des «repentis » et surtout de l'unique repenti qui l'accusa. Pour entrer après dans le coeur des trois autres délits.

Essayons de comprendre ce qu'est un « repenti »

Si nous nous référons aux groupes d'extrême gauche, c'est ainsi que l'on définit les détenus pour des délits liés à des associations armées qui, en échange de remises de peine conséquentes, renient leur expérience et acceptent de dénoncer leurs camarades, en contribuant à leur arrestation et au démantèlement de l'organisation. De facto, une figure de ce genre existait déjà à la fin des années 70, mais elle rentre de façon stable dans la législation, d'abord avec la «loi Cossiga » n°15 du 6.2.1980, puis avec la « loi sur les repentis » n°304 du 29.5.1982. Les dangers inhérents à son mécanisme avant et après cette date sont évidents.

Quels seraient ces « dangers » ?

La logique de la norme faisait en sorte que le « repenti » puisse tabler sur des remises de peine d'autant plus importantes que le nombre de personnes qu'ils dénonçaient augmentait ; c'est pourquoi, une fois épuisée la réserve d'informations en sa possession, il était poussé à puiser dans les suppositions et les bruits récoltés ici et là. De plus, la rétroactivité de la loi poussait à des délations in discriminées, même à plusieurs années de distance des faits, quand des vérifications matérielles étaient désormais impossibles.

Existe-t-il des exemples de ces effets pervers ?

Le cas le plus éclatant fut celui de Carlo Fioroni qui, menacé d'être condamné à perpétuité pour l'enlèvement en vue d'une rançon d'un ami décédé pendant l'enlèvement, accusa de complicité Toni Negri, Oreste Scalzone et d'autres personnalités de l'organisation Pouvoir Ouvrier, évitant cette condamnation. Mais d'autres repentis, tels que Marco Barbone (qui collabore aujourd'hui à des quotidiens de droite), Antonio Savasta, Pietro Mutti, etc. continuèrent aussi des années durant à faire appel à leur mémoire et à distiller des noms. Chaque dénonciation était suivie d'arrestations à tel point que la détention devint une arme de pression pour obtenir d'autres repentirs. Malheureusement tout cela ne fit scandale que dans un deuxième temps, quand la logique du repentir, appliquée au champ de la criminalité commune, provoqua le cas Tortora et d'autres, moins connus.

Pietro Mutti fut le principal accusateur de Cesare Battisti. Qui était-il ?

Il figura parmi les accusés du procès Torregiani, bien que contumace, et l'accusation demanda pour lui huit ans de prison. Il fut capturé en 1982 (après que Battisti s'était déjà évadé), à la suite de la fugue de la prison de Rovigo, le 4 janvier de la même année, de quelques militants de Première Ligne. Mutti fut accusé d'être parmi les autres organisateurs de l'évasion.

De quels délits Mutti, une fois repenti, accusa-t-il Battisti ?

Si l'on néglige les délits mineurs, de trois homicides. Battisti (avec une complice) aurait directement assassiné, le 6 juin 1978, l'adjudant des gardiens de la prison de Udine Antonio Santoro, que les PAC accusaient de maltraitance des détenus. Il aurait directement assassiné à Milan, le 19 avril 1979, l'agent de la Digos Andrea Campagna, qui avait participé aux premières arrestations liées au cas Torregiani. Entre les deux crimes, il aurait participé, sans tirer directement mais de toute façon avec des rôles de couverture, à l'homicide déjà évoqué du boucher Lino Sabbadin de Santa Maria di Sala.

L'homicide Sabbadin est celui dont on a le plus parlé. Dans une interview avec le groupe français d'extrême droite Bloc Identitaire, le fils de Lino Sabbadin, Adriano, a déclaré que les assassins de son père auraient été les complices du braqueur tué par ce dernier.

Ou bien sa réponse à été mal interprétée ou bien il a déclaré quelque chose qui n'apparaît dans aucun acte du procès. Il vaut mieux négliger les déclarations des proches des victimes, dont la fonction, au cours des deux derniers mois, a été essentiellement spectaculaire.

Cesare Battisti est-il coupable ou innocent des trois homicides dont l'accusa Mutti ?

Il se dit innocent, même s'il assume d'avoir fait le mauvais choix en direction de la violence qui l'entraîna, lui et tant d'autres jeunes, à l'époque. Mais ici la question n'est pas d'établir si Battisti est innocent ou pas. Au contraire, la question est de voir si sa culpabilité fut jamais vraiment prouvée et de vérifier, dans ce but, si le développement du procès qui mena à sa condamnation peut être jugé correct. On n'expliquerait pas autrement l'acharnement avec lequel le gouvernement italien, soutenu aussi par d'illustres noms de l'opposition, essaye de se faire restituer Battisti par la France.

Hormis les dénonciations de Mutti, d'autres preuves à charge de Battisti pour les crimes Santoro, Sabbadin (même si c'est avec un rôle de couverture) et Campagna firent-elles surface ?

Non. Quand les magistrats parlent aujourd'hui de « preuves », ils se réfèrent au recoupement qu'ils ont effectué entre les déclarations d'un « repenti » (Mutti, dans notre cas) et les indices livrés indirectement par les « dissociés ».

Qu'est ce qu'on entend par « dissocié » ?

Celui qui prend ses distances par rapport à l'organisation armée à laquelle il appartenait et avoue des délits et des circonstances qui le concernent, mais sans accuser d'autres personnes. Cela comporte une remise de peine, même si elle est évidemment inférieure à celle d'un repenti.

En quel sens un dissocié peut-il fournir directement des indices ?

Par exemple s'il affirme n'avoir pas participé à une réunion parce qu'il était contraire à une certaine action qui y était projetée, même s'il ne dit pas qui y participait. Si entre temps un repenti a dit que X participa à cette réunion, voilà que X figure automatiquement parmi les organisateurs.

Qu'est ce qu'il y a qui ne va pas dans cette logique ?

Il y a qu'aussi bien la dénonciation directe du repenti que l'indice fourni par le dissocié viennent de sujets alléchés par la promesse d'un allègement de leur propre détention. Leur lecture conjointe, si les vérifications manquent, est effectuée par le magistrat qui la choisit parmi les différentes lectures possibles. De toute façon, en plus, c'est le repenti, c'est-à-dire celui qui a les encouragements majeurs, qui est déterminant. Tout cela dans d'autres pays (non totalitaires) serait admis en cours d'instruction et en cours de débat pour la confrontation avec l'accusé. Ce ne serait jamais accepté comme ayant valeur de preuve dans la phase du jugement. En Italie, oui.

Est-ce que dans le cas de Battisti il manque d'autres vérifications ?

Il n'y a que des témoignages qui disent l'avoir reconnu, des témoignages que même le magistrat Armando Spataro a qualifiés de peu concluants.

Mais le repenti Mutti ne peut-il pas être considéré crédible ? Y a-t-il des raisons pour affirmer qu'il soit jamais tombé dans le mécanisme « Plus j'en avoue, moins je reste en prison » ?

Oui. Les dénonciations de Pietro Mutti ne concernent pas que Battisti et les PAC mais elles partirent tous azimuts et se dirigèrent dans les directions les plus variées. La plus éclatante concerna l'OLP de Yasser Arafat qui aurait livré des armes aux Brigades Rouges. En détails, Mutti lista, « trois fusils AK47, 20 grenades à main, deux mitraillettes FAL, trois revolvers, une carabine pour franc-tireur, 30 kg d'explosifs et 10 000 détonateurs » (ce n'est pas beaucoup, à bien y regarder, hormis le nombre incongru des détonateurs ; il ne manquait plus qu'Arafat livrât un pistolet à air comprimé). Sur la base de cette précieuse révélation, le procureur Carlo Mastelloni put ajouter un fascicule à son « enquête vénitienne » sur les rapports entre les terroristes italiens et les terroristes palestiniens et alla jusqu'à appeler en jugement Yasser Arafat lui-même. Ensuite, il dut classer le dossier parce que Arafat ne vint pas et le reste se dégonfla.

Est-ce que cela a quelque chose à voir avec les armes en provenance du Front Populaire pour la Libération de la Palestine négociées en 1979 par un certain Maurizio Follini qu'Armando Spataro dit avoir été militant des PAC ?

Ce Follini était un marchand d'armes et, selon quelques-uns, espion soviétique. Il fut mis en cause par Mutti, mais en relation avec d'autres groupes. Il vaut mieux détourner pieusement le regard. Mais après avoir remarqué combien les révélations de Mutti tendaient au délire.

Mutti ne sera pas crédible pour d'autres enquêtes mais rien ne nous garantit que, au moins sur le PAC, il ne disait pas la vérité.

Rien ne nous le dit, en effet, hormis un détail. En 1993, la Cassation a innocenté une co-accusée de Battisti, dénoncée elle aussi par Mutti. Je parle de 1993. Pendant dix ans, la magistrature avait cru, à son propos, aux accusations du repenti. Cela devrait parler de soi.

Même en admettant que le procès qui a amené à la condamnation de Cesare Battisti ait été vicié par des irrégularités et centré sur les dépositions d'un repenti peu crédible, il est certain que Battisti a pu se défendre dans les instances de jugement qui ont suivi.

Il n'en est pas ainsi, au moins en ce qui concerne le procès en appel de 1986, qui modifia la sentence de première instance et le condamna à la perpétuité. A l'époque, Battisti était au Mexique et ignorait ce qui se passait à son détriment en Italie.

Le magistrat Armando Spataro a dit que bien qu'il ait échappé de son initiative à la justice italienne, Battisti put se défendre dans toutes les instances du procès par l'avocat qu'il avait nommé.

Cela n'est vrai que pour la période où il se trouvait désormais en France et donc vaut essentiellement pour le procès en Cassation qui eut lieu en 1991. Cela ne vaut pas pour le procès de 1986 qui déboucha sur la sentence de la cour d'Appel de Milan du 24 juin de la même année. A l'époque Battisti n'avait aucun contact ni avec l'avocat payé par ses proches ni avec ses proches eux-mêmes.

Cela, c'est lui qui le dit

Oui, mais Maître Giuseppe Pelazza de Milan qui se chargea de la défense le dit aussi et de même ses proches. Mais il s'agit certainement de témoignages partiaux. Reste le fait que Battisti n'eut aucune confrontation avec le repenti Mutti qui l'accusait. Il s'était soustrait à la prison, d'accord ; mais la donnée objective est qu'il ne put pas intervenir dans un procès qui transformait sa condamnation de douze ans en deux perpétuité et lui attribuait l'exécution de deux homicides, la participation à plusieurs titres à deux autres, quelques agressions avec blessés et une soixantaine de braquages (à savoir l'activité des PAC tout entière). Cela était et est admissible pour la loi italienne mais ne l'est pas pour la législation d'autres pays qui, même si elles prévoient la condamnation par contumace, imposent le renouvellement du procès au cas ou le contumace soit capturé.

Armando Spataro réfère que la Cour des Droits humains de Strasbourg a jugé suffisantes les garanties de l'accusé dans la pratique italienne du procès par contumace.

C'est vrai. Mais le magistrat Spataro se réfère à une seule sentence et oublie toutes celles où la même cour a recommandé à l'Italie de s'adapter aux normes en vigueur dans le reste de l'Europe en matière de contumace. D'ailleurs, c'est une jurisprudence constante de la Cour des Droits humains que de ne considérer légitime le procès par contumace que si l'accusé a été informé du procès à sa charge. Cela n'est pas démontrable dans le cas de Cesare Battisti. Et il ne suffit pas non plus que son avocat ait été prévenu. Selon l'article 42 du code de déontologie de la Cour de Strasbourg, l'avocat ne représente effectivement son client que si  1) le premier se conforme aux décisions du deuxième au sujet des finalités du mandat à le représenter ;  2) l'avocat se consulte avec son client en ce qui concerne les façons d'atteindre ces finalités. Le point 2), en ce qui concerne le procès en appel de 1986, n'a sûrement pas été appliqué et le point 1) est douteux lui aussi. Rien ne démontre que Battisti ait été informé du procès qui le concernait et les éléments qui existent tendent à prouver le contraire.

Il s'agit là de chicanes qui ne démontrent rien et qui oublient l'essentiel de la question en l'enterrant sous des formes juridiques.

Mais Battisti n'est tenu de rien prouver. La charge de la preuve revient à ceux qui l'accusent. En ce qui concerne l'essentiel de la question, essayons de le résumer :  1) une instruction qui naît d'aveux extorqués par des méthodes violentes ;  2) une série de témoignages d'éléments incapables par leur âge ou par leurs facultés mentales ;  3) une sentence exagérément sévère ;  4) une aggravation de la sentence même due à l'apparition tardive d'un « repenti » qui débite des accusations de plus en plus graves et généralisées. Tout cela dans le cadre de normes rendues plus sévères et destinées à étouffer rapidement un bouleversement social d'envergure, plus ample que les positions de chacun.

Mais tout cela ne peut pas intéresser la justice française, appelée à décider sur l'extradabilité de Cesare Battisti.

En effet, cela ne l'intéresse pas. Les thèmes en discussion en France sont autres : celui, général, du respect de la dite « doctrine Mitterrand » qui concédait le droit d'asile aux réfugiés italiens recherchés pour terrorisme pourvu qu'ils renoncent à toute velléité d'éversion ; celui, particulier dans le cas Battisti, de la licité pour une cour française de réformer une décision de refus de l'extradition déjà prononcée ; celui, d'ordre moral, de la remise aux prisons italiennes de personnes, et parmi elles de Battisti, qui pendant treize ans se sont fiés aux promesses reçues et ont complètement changé de vie.

La « doctrine Mitterrand » n'excluait-elle pas de l'asile politique les auteurs de faits de sang ?

C'est ce qu'ont soutenu le même Spataro, d'autres magistrats et plusieurs journalistes parmi lesquels la journaliste française Marcelle Padovani. C'est une grossière erreur. Tous ceux-ci se basent sur le colloque originaire entre Mitterrand et Craxi qui fonda la « doctrine » (en réalité non pas une petite méchanceté de la France à l'Italie mais une main tendue pour l'aider à sortir des « années de plomb »), mais ils oublient comment une telle doctrine se précisa ensuite. Avant tout, par une intervention du même Mitterrand au 65°congrès de la Ligue des Droits de l'homme, en 1985, où il renouvela avec force la concession de l'hospitalité aux environ 300 réfugiés politiques italiens en France, recherchés pour des crimes antérieurs à 1981, sans faire de distinction entre « crimes de sang » et autres. Ensuite - ou plutôt, parallèlement – par l'institution d'un groupe de travail composé de conseillers de l'Elysée et du gouvernement, de hauts fonctionnaires de police, de magistrats et d'avocats, chargés de donner corps aux indications du président de la République française. Dans une interview publiée par Libération le 6 avril dernier, un des membres de la commission, Maître Jean-Pierre Mignard, a témoigné qu'on ne fit aucune distinction au sujet du genre de crime, aussi parce que les dossiers parvenus d'Italie étaient pollués par des procédures lacunaires, des contradictions et des préventions idéologiques de la part des magistrats. Cela fut aussi à la base du rejet de la première demande d'extradition de Battisti en 1991.

Armando Spataro affirme au contraire que le rejet fut de nature technique. Les magistrats français repoussèrent la demande italienne d'extradition de Battisti sur la base des actes de l'instruction (cela en relation avec l'instruction du « procès Torregiani » commencé par le substitut du procureur Forno en 1979), tandis qu'il se réservèrent de se prononcer définitivement au moment où les sentences seraient devenues définitives.

Le magistrat Spataro a admis (en dialoguant par écrit avec ses confrères du Mouvement pour la Justice) avoir cherché une solution au fait que la magistrature française était appelée à se prononcer une deuxième fois sur une même demande d'extradition ; et, après avoir pris en considération plusieurs solutions (c'est ce qu'il nous semble comprendre), s'être arrêté sur celle-ci. S'il en est ainsi, il s'agit d'un comportement plutôt insolite pour quelqu'un qui se considère comme un chercheur dépassionné de la vérité. Hormis ceci, la thèse de Spataro ne se déduit ni du texte de la sentence prononcée en 1991 par les magistrats français ni des souvenirs de ceux qui participèrent à la séance. N'oublions pas ensuite que fin 2003 le Procureur Général de la Cour d'Appel de Paris notifia au Garde des Sceaux français que l'on n'avait pas jugé bon de donner cours à la énième demande d'extradition de Battisti du gouvernement italien. Evidemment, il considérait que rien n'avait changé par rapport à 1991. Le cas Battisti ne s'est rouvert que parce que l'exécutif français, sous pression italienne, a procédé à l'arrestation de l'écrivain.

Le ministre italien Castelli, selon Armando Spataro (mais aussi selon l'ex-magistrat Luciano Violante), n'a fait que son devoir en poussant pour l'arrestation de Battisti et d'autres réfugiés en France.

On a l'impression que la volonté de justice du ministre Castelli est pour ainsi dire sélective. L'acharnement qu'il montre vis-à-vis de militants d'extrême gauche au repos depuis des décennies ne correspond pas à celui qu'il exerce vis-à-vis des ex-militants d'extrême droite en contumace. Du reste, cela n'a rien de surprenant étant donné le glissement idéologique du parti auquel appartient Castelli, la Ligue Nord. Un parti qui confie aujourd'hui son école des cadres à Alain de Benoist, qui consacre des pages d'une de ses publications à Davide Beretta (ex-membre des Equipes d'Action Mussolini, responsables d'environ 80 attentats), qui essaie de séduire les adhérents de Alliance Nationale au nom d'une « continuité » que Fini aurait trahie, qui manifeste de la solidarité au parti raciste belge Vlaam Blok, qui remplit de références à Julius Evola les colonnes culturelles de ses publications pour la jeunesse. Pour ne pas parler des récentes prises de position sur le droit à l'auto-défense et sur la torture. Luciano Violante ne semble pas voir de continuité entre de telles prises de position et la chasse acharnée à l' « extrémiste rouge » qui, depuis 20 ans, vivote en d'autres parties du monde. Dommage pour lui, il ne sait pas distinguer la justice de la vengeance.

Cela n'empêche qu'une grande partie de la gauche est unie dans le soutien à un magistrat comme Armando Spataro.

Cela est un problème de la gauche, justement. Il y a à se demander si elle a connaissance de ce que non seulement Spataro, mais aussi d'autres magistrats qui furent comme lui parmi les protagonistes de la répression des mouvements des années 70 et des premières années 80, pensent des cas d'Adriano Sofri ou de Silvia Baraldini. J'imagine - ou peut-être j'espère - que bon nombre de représentants de la « gauche » (appelons-la ainsi) en seraient un peu secoués.

Il est inutile de tourner autour du pot. Cesare Battisti n' a jamais manifesté de repentir. Le droit moderne - je l'ai déjà dit - réprime les comportements illicites et ignore les consciences individuelles. Réclamer un repentir quelconque était typique de Torquemada ou de Vishinskij.

Il a même exulté quand il a été libéré.

Ce n'est pas un comportement si bizarre. Dans la photo qui accompagne cet article, Battisti exulte. Il était peut-être en train d'exalter la justice prolétaire et les tribunaux du peuple ? Non, il était simplement en train de sortir d'un bistrot. Figurez-vous s'il peut exulter à la sortie d'une prison et pour le renvoi d'un déplacement forcé vers la prison à vie. Paolo Persichetti en sait quelque chose qui, depuis qu'il a été extradé, est trimballé d'un pénitencier à l'autre et s'est même vu refuser le nécessaire pour écrire.

On ne peut pas liquider ainsi avec une boutade un problème plus complexe.

C'est exact. On ne peut pas liquider ainsi le problème plus général une fois pour toutes du régime de l'urgence avec les aberrations juridiques qu'il a introduites dans la législation italienne. Mais cela peut être l'objet d'autres FAQ qui feraient abstraction du cas spécifique traité ici.

Traduit de l'italien pour bellaciao.org par Karl et Rosa