La Gazette                

Asile donné, asile respecté

n°35 – 08/12/04

 

"Je n'ai jamais tué et je peux le dire les yeux dans les yeux aux parents, aux victimes, aux magistrats"

Cesare Battisti. Interview parue dans le Journal du Dimanche du 8 août

Des nouvelles de Cesare Battisti

Il a écrit à nos collègues de Via Libre. Voici sa lettre reçue le mardi 7 décembre

La vérité est transparente comme une goutte d’eau qui court le long d’un fil. Elle peut tomber d’un moment à l’autre.

 

J’ai beau me boucher les yeux et les oreilles. Mon repaire, qui n’en est pas un, ne saurait être à l’abri de ce climat d’ordinaire vengeance qui semble s’installer autour de mon « affaire », qui d’ailleurs est aussi celle de tous les réfugiés italiens. Disant climat, je me garde bien de dire « opinion publique », car, et fort heureusement, même les faiseurs de vérité les mieux placés n’arrivent pas à pénétrer ce mystère. Je fais naturellement allusion à tous ceux qui, par mauvaise foi ou par ignorance, se remplissent la bouche de mots comme « démocratie », « liberté », tout en me livrant à la prison à vie décidée par contumace dans un pays alors en état d’urgence.

 

C’est à ne pas y croire. Ces personnes, je me le demande, croient-elles fermement que l’Italie des années 70 était une véritable démocratie, avec un Gouvernement capable d’assurer les droits les plus élémentaires de ses citoyens ? Non, excusez la cruauté des mots, mais moi, je préfère presque la première hypothèse ; au moins c’est clair, on a affaire aux marchands de toujours, la morale dans les poches, et ainsi on n’en parle plus.

 

Parce qu’il faut appeler un chat un chat.

 

Ceux qui aujourd’hui prendraient la décision d’envoyer un de leurs concitoyens (je rappelle à ceux qui veulent l’entendre que ma naturalisation était acceptée juste avant mon incarcération), en Italie pour y affronter la prison à vie, sans jamais avoir eu le droit à un procès équitable, et bien, ces personnes porteront sur elles la honte à vie.

 

Quoi qu’ils inventent pour justifier leur jugement.

 

Mais au-delà de la pourtant sacrée présomption d’innocence, (et je le répète fort et haut, je ne peux pas payer pour des homicides que je n’ai pas commis), je tiens à préciser aussi, pour le cas où parmi ces « justes » il y aurait des amnésiques, que la question dépasse de loin le domaine juridique.

 

Parce que moi, voyez-vous, je suis de ces personnes qui pensent encore que l’histoire est matière beaucoup trop complexe, importante, pour qu’elle soit faite en quelques heures de débat contradictoire dans une salle de tribunal, et par-dessus le marché sans aucune possibilité de défense.

 

Les années 70, celles d’une génération entière, de militants et de non militants, quelles que fussent les circonstances de chacun, sont un drame historique et pas un fait divers.

Et à ceux qui s’obstinent à parler « d’années de plomb », il faut peut-être dire une fois de plus que le poids du plomb penchait largement du côté d’un pouvoir établi sur des bases artificielles et déchiré tout d’abord par la violence meurtrière des ses luttes intestines.

 

Cela dit, je ne veux pas parler le même langage que celui de ces mauvaises consciences qui aujourd’hui, plus de 30 ans après les faits, se font complices de ceux qui voudraient nous enterrer vivants. Je n’accuse personne, ça aussi fera partie de l’histoire. Mais je ne peux pas rester muet, lorsque certains journaux italiens, prétendent me voir partout et, notez bien, pas n’importe où, mais très précisément logé chez ETA ou engagé par les militants armés corses. Cela me fait froid dans le dos. Parce qu’à l’époque, quand déjà les dérapages ne se comptaient plus ni d’un côté ni de l’autre de la « barrière », quand ces même journaux commençaient à écrire ces mêmes mots qu’ils ressuscitent aujourd’hui, alors, la personne « dangereuse » qu’on voyait partout, quelques semaine après était abattue à bout portant dans la rue et parfois, et cela aussi est histoire, dans son propre lit. Non, je ne veux pas faire de la paranoïa et je sais bien que les temps ont changé. Mais croyez-moi, il y a des mots, des sales tactiques qu’on n'oublie jamais. Surtout quand les défunts « dangereux » en question étaient aussi des jeunes comme moi.

 

Pardonnez-moi si parfois mes paroles sont vives : manque de sérénité oblige. Je voudrais seulement ouvrir mon cœur à ceux qui veulent encore regarder dedans et leur dire pourquoi.

Pourquoi l’histoire n’existe plus, pourquoi la mémoire devient celle d’un jour, jusqu’au prochain journal télévisé. Je divague peut-être, mais même la notion d’accident n’existe plus. L’évènement naturel aussi a disparu pour faire place à la faute à quelqu’un.

 

Pourquoi il y a toujours et forcément un coupable, un humain qui doit payer pour tous au nom de l’omniprésente responsabilité individuelle et la désormais innommable faute collective. Pourquoi, s’il vous plait, avant même de chercher à comprendre poursuit-on déjà un coupable et grand malheur s’il n'y en avait pas un ad hoc ! Peut-être parce que, nous sommes devenus incapables d’assumer la douleur de l’adversité et cherchons soulagement et distraction dans la recherche du « Reo ».

 

Et puis encore, excusez-moi la naïveté et sans jamais oublier l’incontestable respect qu’on devrait tous avoir pour la vie humaine, pourquoi est-on Résistant lorsqu’on gagne et terroriste quand on perd ? 

 

Pourquoi la vengeance est-elle devenue une pratique ordinaire ? Je me souviens, pourtant, que ça n’a pas été toujours ainsi. Il fut un temps où la vengeance était quelque chose d’horrible et seulement très peu de malheureux osaient la défier, se trompant souvent de cible.

 

Aujourd’hui, en revanche,  elle semble devenue une nécessité, la nova res publica. Il nous faut un coupable et le punir, oubliant sa vie sociale, sa famille, les valeurs de respect et de liberté qui sont et restent les siennes, les promesses… Il n’y a plus de dieux à brûler. Le ciel est vide.

Cesare Battisti

 

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Lettre à Cesare, par Paola de Luca

Caro amico ti scrivo così mi distraggo un po’

E siccome sei tanto lontano più forte ti scriverò

Da quando sei partito, c’è una grossa novità

L’anno vecchio è finito già ma qualcosa ancora qui non va

Si esce poco la sera compreso quando è festa

e c’è chi ha meso dei sacchi di sabbia vicino alla finestra

Ci sarà da mangiare e luce tutto l’anno

Anche i muti potranno parlare mentre i sordi già lo fanno

Vedi caro amico cosa ti scrivo e ti dico

E come sono contento di essere qui in questo momento

per poterci ridere sopra per continuare a sperare

E se quest’anno poi passasse in un istante, vedi amico mio

come diventa importante che in quest’istante ci sia anch’io

(estratto dalla canzone di Lucio Dalla)

Te souviens-tu de cette chanson de Dalla, Cesare ? On la chantait à l’époque où on se sentait tous très forts, capables de s’approprier le monde pour le changer et l’améliorer... Combien ? 25 ans, plus peut-être.

On a fait de bonne choses, certes. Et d’autres laides, en suivant des parcours qu’aujourd’hui nous ne reconnaissons plus, qui souvent nous ont arrachés de nous mêmes et projetés dans d’autres « nous » insoupçonnés. Certains ont oublié, d’autres ont écrit, comme toi ou notre ami Roberto, tous nous avons « élaboré », chacun à sa façon. Ceux qui ont pu, par les hasards de la vie, saisir une deuxième chance, l’ont fait sans hésiter.

Mais là, je découvre que pour certains, cette deuxième chance devait rester dans l’ombre, gare à qui en parlerait ! On peut rire tout bas, aimer dans le noir, mais certains devaient se cacher plus que d’autres. Et donc, lorsqu’une griffe de l’histoire ancienne vient déchirer la peau de l’un de nous, le « morituro » est censé aussitôt s’affubler de la panoplie d’époque. Pour certains, il faut que l’ancien camarade apparaisse fidèle à tout ce à quoi personne d’entre nous ne croit plus du tout, comme nos vies le démontrent clairement, mais qui reste la seule dimension « collective » que certains d’entre nous ont jamais vécue, avec les mêmes déchirements, scissions, proclamations et rhétorique poussiéreuse et avec en moins la générosité et la solidarité réelle pour un être humain en immédiat danger de vie.

Il y a deux ou trois personnes qui, dès le début, ont décidé que c’était à eux, à leur intelligence et à leurs relations que tu devais confier ta ligne de défense. Car, selon ces fins penseurs, ton cas pénal entraînerait les autres cas éventuels. Il s’agissait donc, selon eux, d’une responsabilité « collective » que toi, connu pour n’être qu’un écrivain à succès ayant su se faire des milliers d’amis, ne pouvais absolument pas gérer. Eux, par contre, malgré les apparences, s’étaient découverts à l’improviste un irrésistible talent politique.

Et d’emblée, t’ont déclaré irresponsable, et créé ton clone possible, l’ectoplasme de leurs rêves, muet, gris, soumis, diseur de formules apprises par cœur. A chaque fois que tu osais faire un pas avec tes propres pieds, ils ont crié au loup, ils ne te pardonnaient pas d’être toi. Déjà lorsque tu étais en taule, avec devant toi une peine à perpétuité et l’hostilité déclarée (autant que prévisible) d’une grande partie des pouvoirs, chacun de tes mots était jugé au mieux inopportun et le plus souvent insupportable. J’ai vu les mêmes expressions de mépris à tout ce que tu disais, « je porte une responsabilité collective, je ne renie rien » ou « je suis innocent des crimes qu’on m’impute ». J’ai alors compris que pour ces deux ou trois personnes, tu n’avais aucun droit individuel, tu avais cessé d’être un homme car tu devais représenter leur symbole.

Caro, tu sais bien que pendant ces mois si douloureux il m’est arrivé de n’être pas d’accord avec toi. Mais j’ai toujours pensé que c’était en premier lieu ta partie, et que l’époque des procès collectifs était révolue. C’était d’abord toi que les autorités italiennes voulaient pour donner au peuple sa ration de sentiments primaires où la vengeance et la revanche se disputaient la vedette. J’ai essayé de t’aider, de te seconder, comme l’ont fait et le font des milliers d’autres amis sur cette terre de la deuxième chance.

Avec la formule « Il entraîne la ruine des autres », les deux ou trois personnes qui te veulent du mal ont fait des dégâts considérables et continuent à en faire. Nous savons qu’aucune de leurs prévisions juridiques ou politiques ne s’est jamais avérée, qu’ils ont dit tout et le contraire de tout, mais ils le disent sans aucun affect, ce qui rend très suggestive la prophétie. « Les autres vont trinquer ! » On est prophètes de malheur à bas prix, dans les temps qui courent.

Pourquoi ta conduite serait-elle si dangereuse? Quels sont les arguments avancés? Attention, là ces vrais commissaires politiques se révèlent : on ne peut pas tout dire, bien sûr, on a des relations secrètes, mais on sait que si on fait telle déclaration (ou conférence de presse, concert, réunion publique, bref, tout) le Fonctionnaire Untel, ou le Journaliste Telautre, va sévir, ce sera un vrai désastre « pour les autres » !

Nous autres pauvres crétins ne pouvons pas « savoir ». Les (2 ou 3) « camarades orthodoxes » ne peuvent pas révéler leurs sources. Ce qui est sûr c’est que toute action qui ne vient pas d’eux est à blâmer avec vigueur. Et ils le font, sans jamais s’arrêter, même face au formidable appui public que pour la première fois en 20 ans les « asilés » italiens ont obtenu, leur critique tombe, inéluctable, sur tout ce que tes amis essayent de faire pour que le sujet reste au premier plan, pour que les consciences et l’opposition se mobilisent, pour que cette injustice historique et humaine ne soit pas commise.

Si l’on voulait être méchants, ce que nous ne sommes pas, on pourrait penser qu’ils cherchent une troisième chance, qu’une (toute) petite carrière politique tracée dans les plis de cette histoire pourrait leur être utile.... Que doit-on donc penser de déclarations à la presse, telles que : « on est tristes à l’idée que Battisti ait voulu changer d’avocats ». C’est qu’il n’a pas le droit de survivre, le Battisti, ni d’essayer une autre voie que celle qui l’a mené à la fuite désespérée de l’homme braqué qu’il est.

Les Italiens d’Italie au pouvoir et quelques Italiens de Paris n’ont pas supporté ta rebellion à accepter le rôle de bouc émissaire ; qui sait, peut-être la pratique du martyre (des autres notamment) a plus d’adeptes que ce qu’on imaginait...

Dès que tu as commencé à piaffer, c’est à dire à être Cesare, tu es devenu « celui qui se désolidarise », donc un ennemi à abattre. De quoi et de qui tu ne serais pas solidaire, c’est trop demander. Même si au cours de ces longs mois difficiles on n’a fait que constater l’absence de toute unité d’analyse ou de projet chez la « communauté » des réfugiés, ta différence à toi les énervait prodigieusement, à tel point que, finalement ce qui t’arrive, eh bien, tu l’as peut-être mérité...

Même ta fuite est en fin de comptes une mauvaise action, en te soustrayant tu aurais « mis les autres en position délicate ». Allez, si le Battisti que ces 2 ou 3 personnes ont à l’esprit (pour ainsi dire), se rendait poliment, Moloch serait peut-être rassasié. Il faut dire que cette « pensée » n’a jamais été ouvertement formulée. En fait, rien n’est jamais formulé de manière positive, c’est plutôt dans la négation frénétique de tout ce qui est fait que les infatigables critiques excellent.

Eh oui, mon ami, toujours la même, à mettre les pieds dans le plat, à dire les choses qu’il ne faudrait pas dire, de peur qu’en montrant nos misères on puisse dégoûter ceux qui soutiennent notre vie et notre liberté. Mais toi et moi, ainsi que tant d’autres, savons que les amis ne veulent pas faire de nous des symboles d’une enseigne passée, qu’ils soutiennent Cesare, ainsi qu’ils soutiennent Roberta, e Marina, Maurizio et d’autres individus actuels, s’acharnant, souffrant et cahotant comme ils peuvent. Une matière vive qui ne se laissera pas séparer.

Hasta pronto, Cesare!

Paola

L’anno che sta arrivando tra un anno passerà

io mi sto preparando è questa la novità.