La Gazette                

Asile donné, asile respecté

n°34 – 01/11/04

 

"Je n'ai jamais tué et je peux le dire les yeux dans les yeux aux parents, aux victimes, aux magistrats" Cesare Battisti. Interview parue dans le Journal du Dimanche du 8 août

 

Si la presse française parle parfois des familles des réfugiés, notamment des enfants, le sujet reste marginal et peu de journalistes se soucient de leurs problèmes. Pour en savoir davantage, vous pouvez vous connecter sur ce site Internet qui héberge un comité des familles

http://www.paroledonnee.info/

 

Le texte qui suit est une réflexion très intéressante sur l’exil et ses conséquences. Il a été écrit par Giorgia Ceriani Sebregondi, actuellement thésarde en géographie.

 

LES MAUX

 

Qui suis-je pour prendre parole?

« La fille de », unique fardeau universel.

Mon destin à moi est d’être fille aînée d’exilés

Fille aînée de révolutionnaires armés

Fille aînée de clandestins en fuite

Fille aînée de condamnés en sursis

Fille aînée de combattants défaits et vieillissants.

Héritière d’un pan d’histoire que l’Histoire veut ignorer.

Prisonnière de sacrifices offerts pour mon bien.

Doublure de douleurs réservées à d’autres.

 

Je suis sans place, sang place, cent places.

 

Ils se sont évadés de notre terre natale.

J’ai grandi où ils se sont réfugiés,

ombres longues sous le soleil Noir,

transpirantes de peur dans la chaleur humide.

Plus de fautes. Sage comme une image. Transparente.

On dirait que je serais…

Garder l’équilibre sur le fil de cet imparfait du présent.

La gomme du secret a rattrapé mes souvenirs.

Une parenthèse vide, comme nous. Restent les photos. Plus malléables.

Leur assignation à résidence fut le lieu de mon adolescence.

Retour à la lumière dans la grisaille parisienne.

Retour à la civilisation des d’Arci et Merogis.

Un jour je serai président et je leur offrirai un passeport.

La prochaine fois je serai grande… et ils verront !

Parcours tracé, raide, aride, solitaire. Dents serrées. Tête baissée.

Mon armure de diplômes est rutilante, je suis prête au combat.

 

Etourdissant vertige de l’inachevé, de l’inutile, de l’absurde.

Je n’ai toujours pas de place.

Leur combat n’est pas le mien mais je porte la défaite.

Je ramasse les bris de verre sans avoir dansé à la fête.

Je connais les chants mais je ne peux lever le bras.

J’ai appris à expier avant de savoir marcher droit.

Je sais rêver le meilleur mais pas vivre dans ce monde

Me préparer au pire au lieu de profiter d’une seconde.

 

Rompre le pacte du silence.

Légitime défense :

La France a repris la parole donnée.

Déterrer le fil, renouer le discours, rattraper l’Histoire.

Qu’ils reprennent la parole et me rendent la mienne !

Rediscussion. Reconnaissance. Remémoration.

Souffle inattendu d’un préfixe banni !

Incrédule fierté de la place retrouvée :

Témoin d’un méandre de l’histoire dans une époque si consensuelle.

Témoin d’un projet collectif, d’une utopie solidaire, d’une mobilisation courageuse.

Acteur convaincu d’une démarche de paix. De réconciliation.

 

Peut-être pourrai-je confier mon fardeau à l’Histoire plutôt qu’à la mort.

 

Giorgia Ceriani Sebregondi

Fille de Paola De Luca et de Paolo Ceriani Sebregondi.

 

 

En cliquant sur cette phrase en bleu, vous pourrez lire également : "Mais je suis son petit soleil... [Née entre parenthèses]", par Sandrine Rotil-Tiefenbach

 

 

 

EXTRADITION DE BATTISTI

 

RECOURS DÉPOSÉ DEVANT LE CONSEIL D’ETAT

 

Vendredi 29 octobre, les avocats de Battisti ont déposé un recours devant le conseil d’état pour faire annuler le décret d’extradition signé la semaine passée par le premier ministre. L’avocat Arnaud Lyons-Caen qui a fait valoir ce recours « sommaire » évoque entre autres la vie au grand jour en France de Cesare Battisti, sa carte de séjour délivrée en 1997 d’une validité de dix ans, sa naturalisation française en passe d’aboutir en 2004 (1) « alors qu'aucun nouvel élément n'était intervenu, les condamnations dont il avait fait l'objet» en Italie «étant connues des autorités françaises ».

« L'idée de ce recours sommaire, c'est que nous nous garantissons contre une extradition immédiate au cas où Cesare Battisti était interpellé dans les jours qui viennent en France » a déclaré maître Eric Turcon. Il faut toutefois savoir que le recours devant le conseil d’état ne suspend pas la condamnation. Toutefois l’usage est d’attendre que le dit conseil ait tranché avant de procéder à l’exécution de la peine comme l’a précisé l’avocat : « On n'a jamais expulsé quelqu'un en France sans qu'un recours dûment introduit ait été purgé ».(1) L’ accord pour naturalisation est arrivé chez Battisti à l’époque de son arrestation

 

Courant octobre, la chaîne de télévision italienne « Italia Uno » a diffusé un entretien accordé par Cesare Battisti durant l’été. Notre ami et correspondant Valerio Evangelisti nous a fait savoir que cette émission a eu un certain impact. Cet entretien est toujours visible à cette adresse :

 

http://www.iene.it/programma/2004/10/19/puntata.shtml

 

POUR LA GRÂCE DE CESARE BATTISTI

par Aliette Guibert-Certhoux

 

Publié le mercredi 27 octobre 2004 dans « La Revue des ressources ».

Inutile de résumer les faits et les causes déjà largement informés. L'extradition, démettant les bases d'un consentement réciproque sur le doute éthique, qui assortit toute cause non divine, est symboliquement inacceptable en République une et indivisible des trois principes de la liberté, de l'égalité, de la fraternité (solidarité), et représentée par chacun des trois pouvoirs séparés en France. La séparation des pouvoirs n'est pas une attribution de la division des tâches ni du travail, mais un dispositif autocritique réciproque de l'indivision des droits du peuple à chaque niveau de l'Etat, du citoyen aux institutions, une sécurité contre les abus ou les fautes visant à assurer la pérennité des garanties républicaines, que ce système constitue loin du communautarisme, pour les minorités au regard de la majorité, démocratiques. (lire la suite de l’article d’Aliette Guibert-Certhoux à l’adresse http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=338

La Gazette a aussi son site

 

http://cesarebattisti.free.fr

 

MERCI AUX LECTEURS DE LA GAZETTE

Claude Mesplède

 

Merci aux lecteurs connus et inconnus de la Gazette qui, à l’issue de la parution du n°33 ont été nombreux à m’envoyer un message électronique pour m’assurer de leur soutien ou de leur amitié. Ça revigore !.

Certains membres de comités de soutien, un peu perplexes devant l’évolution de la situation, m’interrogent pour savoir ce qu’il convient de faire. Bien que n’ayant pas vocation pour définir à la place des autres collègues les urgences du moment, je crois que notre activité reste inchangée : nous devons continuer à informer nos proches et nos lointains, nous devons faire savoir la vérité à une large partie de l’opinion. Il reste en effet un recours devant le conseil d’état et là réside une dernière chance d’être entendus si nous avons su convaincre de nombreux citoyens de la justesse de notre cause. Dans cette optique, pour que tous ceux qui lisent la gazette soient mieux informés afin d’informer les autres, j’ai demandé à Fred Vargas l’autorisation de reproduire un des ses récents courriers à destination des comités de soutien. Voici ce texte.

 

POURQUOI BATTISTI N'A-T-IL PAS DIT SON INNOCENCE PLUS TÔT ?

Par Fred Vargas

 


Sa décision de changer de défense était en germe dès le mois de juillet et je peux me permettre d’en parler pour éviter tout risque d'ambiguïté. Cette décision n'est en aucun cas une rupture avec ses précédents avocats, non plus qu'une rupture avec la dynamique collective.

 

Depuis mars, deux "lignes de défense" s'affrontaient : « sauver l'homme en sauvant la cause collective », ou bien « sauver la cause collective en sauvant l'homme ». J'étais pour la solution n°2,dès que j'ai vu déferler la propagande haineuse venue d'Italie et puissamment relayée par la presse française. Je pensais, avec bien d'autres, qu'au point où en était arrivé le matraquage de l'opinion publique, il devenait vital que Battisti s'exprime sur son innocence. Ce faisant, il ne "lâchait" absolument pas les autres réfugiés, au contraire car crier cette innocence remettait en question la "justice" italienne de ces années-là et on pouvait bloquer les procédures suivantes au bénéfice du doute. Ce même doute qui fit que Mitterrand, au vu des dossiers juridiques inextricables des Italiens, avait fini par "les prendre tous".

 

L'autre idée consistait à rester ferme sur la Parole d'Etat et à espérer que la justice française ne pourrait pas, de toute façon, extrader Battisti, à cause de notre loi sur la contumace. Cette idée a primé de mars à juin et je me suis souvent affrontée avec Battisti sur ce thème de « Faut-il dire l'innocence ou pas ? ». Battisti était contre, et je le comprends, même si je bataillais avec lui, étant plus pessimiste que lui sur notre justice. En adoptant cette position aujourd'hui sur son innocence, il ne coupe pas les liens de solidarité avec les autres réfugiés.

 

Pourquoi Battisti n'a-t-il pas dit son innocence plus tôt ? Ayant assisté à ce débat intérieur majeur, je vous en donne les raisons : d'une part, il craignait que s'il était « sauvé sur son innocence », cela ne risque de discréditer la valeur de la parole d'Etat et ne nuise à la collectivité des réfugiés. Dès l'instant où il avait bon espoir d'être sauvé grâce à la loi française sur la contumace et le « non bis in idem », il préférait donc se taire sur son cas individuel. D'autre part, il avait aussi un motif plus intime encore et plus historique : il estimait que, innocent ou pas, il se devait d'assumer (et non pas revendiquer, ce qui est très différent) la responsabilité collective de son engagement politique. Peu importait qui, individuellement, avait fait ceci ou cela. Pour lui, son innocence « technique », le fait qu'il n'avait pas tué, ne devait pas l'empêcher d'assumer l'Histoire. Il a donc assisté, muet, et avec beaucoup de souffrance, à la vague médiatique qui faisait de lui un « monstre ».

 

Malheureusement, j'ai eu raison : l'Etat a plié la justice française étape après étape, comme le loup souffle sur la maison de paille de Naf-Naf. Après la date fatidique du 30 juin, Battisti a compris que la loi ne le sauverait pas. Que les dés étaient joués depuis longtemps. À présent, il restait seul face aux volontés de Chirac et de Berlusconi. Seul pour sauver sa vie, comme il l'est toujours aujourd'hui, dans des conditions d'exil et de bête traquée plus que désespérée. Il s'est décidé, douloureusement, à dire sa vérité sur son innocence en juillet, publiée dans le Journal du Dimanche début août. Dans l'indifférence générale et personne ne l'a su. Le mal dans l'opinion publique était fait, et cela arrivait trop tard. Il a décidé de se battre sur cette même ligne aujourd'hui et il a raison.

 

Nous devons l'aider de toutes nos forces en plaidant avec lui son innocence, dans l'espoir que l'opinion publique cesse enfin de le diaboliser. À ce prix, et à celui-là seulement, nous gagnerons, et nous gagnerons ensuite pour les autres. Partout où nous sommes, il nous faut donc faire connaître cette innocence autour de nous, à présent que nous avons l'aval moral de Battisti pour la proclamer haut et fort. Certes, nous avons une montagne face à nous. Nous n'atteindrons pas le sommet avant d'en avoir escaladé les premières pentes. Et ces pentes à remonter, difficiles, ce sont bien elles de l'opinion publique. Mais quand les Français sauront enfin que notre gouvernement s'apprête sciemment à envoyer en prison à vie un homme innocent, l'affaire prendra encore un autre jour. Un jour clair et net. Et si l'opinion publique est réveillée, et choquée, comme elle devrait l'être, cela sera très difficile au Conseil d'Etat de valider la décision de Chirac-Perben. Et l'offensive de ses nouveaux avocats aura alors les meilleures chances d'aboutir.

 

Si nous arrivons à aider Battisti et à obtenir une annulation, cela sera extrêmement profitable aux autres Italiens. Au lieu que si Battisti est extradé, les autres suivront. Si on le perd, lui, on perdra les autres. Pour lui, pour les autres, nous devons donc absolument pousser dans le sens qu'a fini par choisir résolument Battisti


 

 

Cette affaire qui dure depuis neuf mois est pleine de paradoxes. Certains qui se disent de gauche n’ont pas soutenu Battisti mais ils l’ont même combattu. D’autres connus pour être marqués à droite, ont affirmé au contraire, leur solidarité concrète. Dans la presse, c’est le même marasme. Si personne ne s’étonnera vraiment que Libération et L’Humanité aient soutenu Battisti de bout en bout , grâce à une information rigoureuse. À l’inverse, les attitudes frileuses, voire hostiles de Marianne, Charlie hebdo et de quelques autres journaux classés « progressistes », ont été révélatrices. Parmi les hebdomadaires, la surprise fut de taille car l’un des plus fidèles depuis le début s’appelle Paris Match qui consacrera encore une page à Cesare Battisti jeudi 4 novembre 2004.