La Gazette                                                                 

Pour le respect de la parole donnée

n°22 – 15/05/04

 

 

 

La démocratie trouve son assise lorsque ceux et celles qui sont chargés de veiller sur elle ont la capacité intellectuelle d'analyser le passé. L'Histoire se construit ainsi. Mais c'est par la sagesse des hommes que cette même Histoire participera à ce qu'il convient de nommer ou pas civilisation. La libération de Cesare Battisti, le respect de l'engagement de la France de ne point le livrer à un système judiciaire aveugle et rancunier seraient le signe fort et symbolique que l'Europe n'est pas seulement un territoire commercial mais qu'elle est, avant toute chose, une entité humaine où l'intelligence triomphera toujours de la médiocrité et de l'arbitraire.                             

Eric YUNG. Ecrivain et journaliste

 

 

De qui se moquent-ils ?

 

De nombreux observateurs ont déjà souligné l’étrange comportement d’une partie non négligeable de la presse nationale française. Des quotidiens, en particulier Le Monde, et plusieurs hebdomadaires ont d’abord soutenu le mouvement d’opinion opposé à l’extradition des réfugiés italiens et de leur tête de liste Battisti. Celui-ci est libéré de prison le 3 mars par décision de la chambre  de l’instruction de la cour d’appel de Paris. En retour, la presse italienne se déchaîne, le ton monte et un certain nombre de responsables italiens manifestent leur colère. Curieusement, la même évolution se dessine en France avec quelques jours de décalage. Le ton de certains journaux devient plus dur, les accusations plus précises. Pour sa part, Le Monde va publier une série d’articles favorables à l’extradition de Battisti avec parmi les signataires Cesare Martinetti, correspondant du journal la Stampa à Paris [et dont l’e-mail est domicilié… au Monde] ou encore Armando Spataro qui oublie de dire qu’il fut l’un des procureurs au procès de Battisti.

Cette étrange impression s’est encore manifestée mercredi 12 mai à l’issue de la comparution de Battisti devant la chambre  de l’instruction de la cour d’appel de Paris dont les articles parus dans Libération ainsi que dans L’Humanité fournissent un compte rendu assez fidèle. À ce propos, il est permis de s’interroger lorsqu’on voit la plupart des journalistes présents dans la salle d’audience quitter celle-ci à la fin de la plaidoirie de l’avocat général, sans plus se préoccuper de ce que diront les avocats de la défense ainsi que l’accusé. Est-ce pour cette raison que dans la soirée, à tout le moins sur le Net, chaque journal reprenait le titre d’une dépêche de l’AFP, dont les termes pouvaient faire croire que la décision d’extradition avait été prise, à telle enseigne que plusieurs membres des comités de soutien se sont fait piéger.

 

 

Titre du Figaro en partie repris sur celui de l’AFP

 

L'avocat général de la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris s'est prononcé mercredi pour l'extradition de l'écrivain

 

 

L’avocat général représente le parquet, c’est à dire l’accusation mais nous ne sommes pas versés dans ces nuances et la phrase telle que formulée laisse à penser que ce personnage préside la chambre d’instruction, d’autant que le verbe « s’est prononcé » accentue l’idée d’une prise de décision de la chambre de la cour d’appel. La signification première de « se prononcer » équivaut en effet à « rendre un jugement » ou à « prendre une décision ». En réalité, l’avocat général ne s’est pas prononcé, il a simplement « demandé », « plaidé », voire « argumenté en faveur de », car la décision de la cour sera seulement annoncée fin juin. Mais le rédacteur de service a volontairement décidé de tester l’opinion avec un titre équivoque et trompeur. Là encore, dans ce concours de désinformation, la médaille d’or revient au journal Le Monde, à croire qu’une malédiction s’est abattue sur ce quotidien dont son médiateur vantait il n’y a pas si longtemps le don de prescience habitant la majorité de ses rédacteurs. Un argument imparable au sujet duquel notre ami  Bernard Pasobrola du comité de soutien de Montpellier a composé le savoureux pastiche que nous publions. Mais revenons à ce titre relevé sur le site Internet du Monde et qui a affolé nombre de collègues.

 

Chronologie de l'affaire Battisti

LEMONDE.FR | 12.05.04 | 20h17

La chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris s'est déclarée mercredi favorable à l'extradition de Cesare Battisti, 49 ans, ancien terroriste de l'extrême gauche italienne réfugié à Paris et condamné à perpétuité dans son pays pour quatre meurtres

Dans ce texte incroyable, il n’est même plus question de l’avocat général. Le journaliste annonce l’événement comme s’il s’agissait d’une décision de la chambre d’instruction, ce qui relève de la diffusion de fausses nouvelles. C’est très grave pour un journal qui s’affirme comme un modèle au sein de la presse. Cette erreur magistrale met à nouveau en évidence les connaissances insuffisantes d’un certain nombre d’intervenants sur le dossier Battisti. S’il faut dissocier l’utilisation d’un certain vocabulaire, choisi à dessein comme lorsque sur France 2, on dit de lui « le terroriste Battisti » , il ne s’agit pas là d’une insuffisance mais plutôt de la volonté d’accabler l’accusé. À l’inverse, on entend encore et on peut lire que le fils adoptif du bijoutier Torregiani est devenu paraplégique après avoir reçu une balle de Battisti. Or chacun de nous sait que la justice italienne elle-même, a reconnu qu’il ne se trouvait pas là. Qu’à cela ne tienne, il avait qu’à être là et même si le gamin a été blessé par l’arme de son père, tant pis, on accuse Battisti.

Tous ces exemples de désinformation (et notre collègue Maxime Vivas en a relevé d’autres que nous publierons demain) doivent nous alerter sur la nécessité de bien connaître le dossier pour être en mesure de convaincre. La prochaine gazette contiendra un document détaillé établi par Valerio Evangelisti qui fait le point de toutes les questions relatives à cette affaire. Je voudrais conclure par une réponse à cet e-mail qui me demandait hier « et maintenant, que devons-nous faire ? ». Il serait imprudent d’attendre la décision du 30 juin sans rien faire car les gouvernements des deux pays ont passé un accord et tout sera mis en œuvre pour le respecter quitte à bafouer la parole donnée d’un président. Il va donc falloir se bouger et intervenir auprès de toutes les forces susceptibles de se mobiliser pour que l’opinion soit suffisamment forte pour mettre en échec ce mauvais coup.

 

 

 

UN PASTICHE DE BERNARD PASOBROLA

 

En réponse à la chronique du médiateur, par Robert Solé : « En devançant l'horloge », http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-364121,0.html, Le Monde | 10.05.04 | 09h04

et à « Chronologie de l'affaire Battisti », http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3226,36-364584,0.html, lemonde.fr | 12.05.04 | 20h17

 

 

LE MONDE

 

Chronique du médium, par Robert Soleil

 

En détraquant l'horloge

 

La chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris examinait, mercredi 12 mai, vers 18 h, la demande d'extradition de l'Italie visant Cesare Battisti. A quelques centaines de mètres de là, nous publiions sur nos serveurs, à 20 h 17, un texte que nous avions programmé dès 16 h pour notre édition électronique : « Chronologie de l'affaire Battisti : La chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris s'est déclarée mercredi favorable à l'extradition de Cesare Battisti ».

 

Comment le journal pouvait-il deviner à 16 h ce qu'allait décider la chambre d’accusation vers 19 h ? Don de voyance ? Fraude sur la marchandise ? Ou simple exercice de gymnastique informative pour devancer l'actualité ? C'est évidemment la première explication qui est la bonne, avec tout ce qu'elle suppose de difficile lecture dans le marc de café et d’examen d’entrailles de volaille, bref, de savoir-faire professionnel... et de risques.

 

Contrairement à la quasi-totalité de ses confrères français, Le Monde n'est pas un quotidien du matin, mais du soir, ou plutôt de la mi-journée. Si le décalage horaire l'avantage pour les nouvelles en provenance d'Amérique, il est pénalisé pour tout ce qui concerne l'Europe : ce n'est jamais la nuit que se tiennent les conférences de presse, les nominations et les opérations financières. Ou que sont rendus publics les verdicts, et, lorsque cela se produit, nous avons pris l’habitude de ne pas en tenir compte. Cela fait partie des risques que j’évoquais plus haut, et illustre notre fameuse intransigeance, de même que la noblesse de la méthode divinatoire dans le traitement de l’information.

 

De telles anticipations supposent un rapport de confiance entre les journalistes et leurs informateurs. Une rencontre d'intérêts aussi : si les premiers sont toujours à l'affût d'informations exclusives, les seconds jugent parfois utiles de les diffuser. Mais il arrive que les médias se heurtent à un mur ou se fassent piéger par de complexes stratégies de communication : par exemple, alors que nous avions obtenu de la chambre d’accusation l’assurance que l’affaire Battisti serait réglée rapidement au mieux de nos intérêts, et que nous étions en train de sabler le champagne pour fêter l’emprisonnement à vie du gardien d’immeuble, l’agence Reuters nous annonçait l’ahurissante nouvelle : un différé. Nous avons été trompés doublement : par nos informateurs et par l’examen rapide des déjections d’Edwy qui, pourtant, à l’ordinaire, ne mentent pas.

 

Le Monde avait été tout aussi mal inspiré le mois dernier en annonçant que Renaud Dutreil était nommé ministre de la justice dans le nouveau gouvernement Raffarin. L'article ne se contentait pas de donner cette (fausse) nouvelle, mais en soulignait la signification politique.

 

Une solution simple serait évidemment d'attendre que l'événement ait eu lieu pour en rendre compte. Mais le média qui se contenterait de cette formule confortable perdrait peu à peu des lecteurs, qui iraient voir ailleurs. La voyance fait partie intégrante du métier de journaliste. Il est légitime de vouloir être le premier à publier une information, à condition que celle-ci soit vérifiée : un retard vaut toujours mieux qu'une erreur. J’ajouterai pourtant, en toute objectivité, qu’une erreur vaut toujours mieux que l’incertitude.

 

Je me souviens que maman, la célèbre madame Soleil qui, durant vingt-quatre ans, distribua généreusement ses prophéties sur Europe 1, me répétait souvent cet adage de Pascal : « Robert, nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous rappelons le passé ; nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours. » Parfois, elle récitait en soupirant ces vers d’Ovide : « Ce grand muet de temps nous vieillit en silence / Et des jours débridés précipite la danse… » Ou encore cette pensée d’Euripide : « Le temps révèle tout : c'est un bavard qui parle sans être interrogé. » 

Oui, le temps révèle à qui sait l’écouter. « Alors, je vis surgir de la mer une Bête ayant sept têtes et dix cornes, et sur ses cornes dix diadèmes… » révèle l’« Apocalypse » de Jean. Le Monde, lui aussi, révèle. La formule « Le Monde révèle » (qui agace de vieux lecteurs, habitués à plus de retenue) a fait son apparition dans les titres de première page : « Le Monde révèle le contenu du rapport sur les abus de l'intermittence » (15 janvier), « Le Monde révèle » la nature des inspections dont avait fait l'objet l'avion accidenté de Flash Airlines (17 janvier)… Sa remarquable capacité d’accéder au surnaturel se « révèle » encore une fois le 12 mai : « Cesare Battisti, qui a refait sa vie en France depuis le début des années 1990, refuse d'aller purger deux peines de réclusion criminelle à perpétuité prononcées par contumace par la cour d'assises de Milan ». Étonnant, n’est-ce pas ? De même que : « Le parquet général de Paris s'est déclaré favorable, mercredi, à l'extradition vers l'Italie de Cesare Battisti. »

Notez bien, cher lecteur, que si Le Monde a cru bon de « révéler » un peu hâtivement l’extradition de l’Italien « polardeux », rien ne prouve que notre journal ne tiendra pas sa promesse. Le jugement sera rendu le 30 juin. Nous nous efforcerons, d’ici là, de remettre les pendules à l’heure. A l’heure du Monde, selon la conception qui lui est propre et que nous exposons en détail sur notre site : www.robertsoleil.com, notre devise étant : « Aujourd’hui, c’est hier ; hier, c’est demain ; et demain, nous y sommes déjà ! » Vous retrouverez, en primeur, dans notre édition du 29 juin, l’intégralité de la « Chronologie de l'affaire Battisti », qui se conclura par : « Mercredi 30 juin, la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris s’est déclarée favorable à l'extradition. »

 

Mais trêve de forfanteries. Au-delà de l'actualité quotidienne, l'anticipation suppose d'ouvrir les yeux et de tendre l'oreille, sans parti pris, pour saisir l'air du temps et déceler des évolutions sociales. « La France s'ennuie », écrivait Pierre Viansson-Ponté dans Le Monde du 15 mars 1968. « L'ardeur et l'imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l'expansion. » Deux mois plus tard, la France s'embrasait, comme pour faire écho à ce brillant analyste qui, au fil de ses chroniques, avait su donner au mot « observateur » sa véritable dimension.

Alors, aujourd’hui, je risque cette nouvelle et prophétique sentence : « Le Monde est dans la m… jusqu’au cou. » Nous verrons bien ce qu’il en sortira.

Bernard Pasobrola

Romancier

 

SOUTIEN FINANCIER

 

Il est indispensable de faire un nouvel appel

à la solidarité financière de façon à pouvoir

payer les avocats qui défendent Battisti.

Les sommes collectées doivent être adressées à

 

LIGUE DES DROITS DE L’HOMME

138 rue Marcadet

75018 PARIS

 

Chèques à l’ordre de LDH Battisti