La Gazette                                                                 

Pour le respect de la parole donnée

n°19 – 01/04/04

 

 

LETTRE OUVERTE AUX ITALIENS ET AUX FRANÇAIS

Inexplicable cauchemar

Cesare Battisti

 

Pour la onzième fois, je tente encore. Car dix fois déjà, j’ai commencé à rédiger cette lettre pour m’adresser à vous, Italiens, et Français aussi. Mais la tension et l’émotion sont telles, les mots qui m’accusent si violents, et ce qui se déroule est si énorme et stupéfiant qu’un sentiment d’incrédulité et d’impuissance me paralyse : comment ma seule voix d’homme peut-elle affronter tous les cris qui ont déjà déferlé contre moi ? Comment puis-je contrer la rumeur qui m'accable : « criminel odieux », « assassin », « tueur », … Cet homme qui n’est pas moi porte mon nom dans les journaux, partout. Cet homme, je ne le reconnais pas.

            Mais comment me faire entendre ? Le conflit social de cette période fut à l'origine d'une procédure d'urgence ponctuée de nombreux procès de nature forcément exceptionnelle. Au regard de cette situation qui avait suscité un engagement collectif, comment est-il possible de dégager des responsabilités et des vérités individuelles ? Que vous dire et que vous donner ? Ma sincérité. Ma vérité. Voilà tout ce que je possède face à cet assaut.

Oui, j’étais bien membre d’un groupe armé, comme le furent des milliers d’autres jeunes à cette époque, et je n’étais “chef” de personne. Ayant perdu confiance dans la justice de mon pays, je me suis évadé pour m'exiler à l'étranger. Je fus ainsi jugé en mon absence, sans aucune possibilité de me défendre, sans avoir jamais pu parler à l’avocat. Dans ces conditions, je fus condamné à la prison à vie sur la parole dictée des “repentis”, qui furent acculés à négocier leur peine.

            Ma vérité. La « révolution » me saisit par hasard dans une rue en effervescence, venant croiser le « rêve communiste » que j’entendais conter chez moi, à la ferme, depuis ma toute petite enfance. L’engagement politique qui en découla, force m’est de l’assumer. Il fait partie de mon passé, de cet engouement disparu, dépassé par la maturité, sanctionné par l’exil. Il fait aussi partie de l’histoire de mon pays. Cette histoire tragique qui fit des morts et des deuils, ces morts qu’on ne peut ni ne doit oublier, ces victimes qui hantent notre mémoire collective.

            Voilà des années à présent que j’écris pour comprendre et faire comprendre, que je vais partout à la rencontre des jeunes gens, leur exposant mon parcours chaotique afin que leur instinct de révolte ne les emporte pas vers des chemins aussi dramatiques que ceux qui furent les miens. Ces courtes années d’errements que je m’efforce de leur éviter, je les ai payées par plusieurs années de prison et plus de vingt ans d’exil. Averti de la parole d’État de la France, ouvrant ses portes aux Italiens, je m’y suis réfugié il y a quatorze ans, et sa justice me déclara non extradable.

            Mais aujourd’hui, sans que je comprenne ni pourquoi ni comment, l’extradition me menace à nouveau, et la réclusion à perpétuité. Dans cet inexplicable cauchemar dont toute raison m’échappe, je ne sais et je ne peux vous dire qu’une seule chose : si tel devait être mon destin, alors, en vérité, justice ne serait pas faite.

 

LETTRE À REPRODUIRE ET À DIFFUSER AUTOUR DE VOUS, MÊME EN PETITE QUANTITÉ. UNE LETTRE DIFFUSÉE, C’EST UN LECTEUR INFORMÉ

 

 

 

Déferlement médiatique

Claude Mesplède

 

Le 3 mars, les juges de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris ordonnaient la remise en liberté, sous contrôle judiciaire de Cesare Battisti. Cette décision a dû déplaire au ministre français de la justice. La veille au soir, il plaidait à la télévision pour le maintien en détention de Battisti. Si cela ne ressemble pas à une pression indirecte, ça en a bien le goût et l’odeur.

Le ministre de la justice semble adorer la télévision. Il a trouvé là un outil pour faire passer ses messages sans se préoccuper de la réalité des faits. C’est inquiétant ! La fonction d’un garde des Sceaux aurait-elle changé ? Ne doit-il plus garantir comme avant le même droit à la justice pour tous et la recherche de la vérité ? Cette profession de foi semble bien compromise dans la mesure où ce ministre a menti à deux reprises. Il a expliqué devant les caméras et sans aucune gêne que Battisti avait menacé de mort un voisin, ce qui avait permis de le retrouver et de découvrir qu’il faisait l’objet d’une demande d’extradition. S’enferrant dans ses propres inventions, le ministre se gardait bien d’indiquer que, six mois plus tôt, il avait demandé cette extradition alors qu’il faisait semblant de l’avoir découverte depuis peu. Il n’ajoutait pas non plus que les instances judiciaires qui avaient reçue sa demande d’extradition, avaient refusé de la traiter.

Cet adepte de la communication tronquée n’a pas désarmé. À peine Battisti était-il libéré que les premiers messages fleurissaient dans la presse et décrivaient par le menu les quatre homicides à propos desquels la justice italienne a condamné « par contumace » Battisti. Et c’est à qui dans la presse reprendra l’information pour détailler ce pesant palmarès : Le Figaro d’abord, puis l’Express et Le Monde qui emboîtent le pas pour présenter l’accusé comme un tueur odieux capable d’achever ses victimes à terre. Parfois certains journalistes s’emballent et ajoutent des détails inédits : ils accusent Battisti d’avoir rendu paraplégique le fils d’un bijoutier en lui tirant dessus. S’ils avaient manifesté moins de zèle et davantage de curiosité, ils auraient appris que Battisti n’avait pas blessé le pauvre gamin. Il n’était pas présent sur les lieux. C’est le bijoutier, avec son arme, qui a blessé son fils. À propos de cette affaire, ceux qui maîtrisent la langue italienne pourront en savoir plus grâce à Processo all’ istruttoria (Milano Libri, 1981), un livre écrit par Laura Grimaldi, une romancière fort connue qui dirigea durant des années la collection Giallo Mondadori (l’équivalent de la Série noire).

Pour les autres accusations, on se reportera à l’article que nous a adressé hier soir le romancier Valerio Evangelisti. Il continue avec Roberto Bui, alias Wu Ming 1, à recenser les mensonges et les falsifications de la vérité. L’offensive française se trouve en effet relayée depuis une bonne quinzaine par des journalistes italiens, des magistrats, juge, procureur. Plusieurs personnalités éprouvent le besoin de faire savoir aux « intellectuels » français qu’ils ne savent rien. Et le fait de défendre le principe de la parole donnée accordant droit d’asile nous vaut une volée de bois vert. Quand on ne peut nier la vérité, on interprète les textes. Mitterrand aurait exclu d’accueillir les Italiens coupables de crimes de sang nous indique-t-on sans se donner la peine de rechercher la seconde et définitive déclaration du président français où cette nuance n’est plus évoquée du tout.

Il faudrait pouvoir relever tous les amalgames, les présentations abusives de cette justice italienne « hautement démocratique » dont on oublie de nous dire qu’elle fut mise en cause à cette époque par Amnesty International pour cause de tortures. De nos jours, elle est l’une des plus souvent épinglée par la cour européenne des droits de l’homme. Alors que veulent nous prouver tous nos censeurs ? Veulent-ils rejeter dans l’ombre les anormalités des « années de plomb » ? Veulent-ils effrayer les nouvelles Brigades rouges dont on annonce la résurgence en Italie ? Rien de tout cela n’est très clair sinon une unanimité extrême pour discréditer Battisti en faisant pression sur l’opinion française et indirectement, par ce biais, sur les juges qui devront décider le 7 avril s’ils doivent ou non déjuger leurs confrères qui, devant ce dossier (le même qu’aujourd’hui) avaient décidé en 1991 que Battisti était non extradable.

Sans nul doute, ce déferlement médiatique s’explique aussi du fait que ces partisans de l’extradition (qui sont restés muets durant presque vingt ans) n’avaient pas imaginé qu’ils se heurteraient à une résistance inattendue, incarnée par tous ces comités de soutien dont on a pu mesurer le dynamisme et l’efficacité. Indéniablement, ces empêcheurs d’extrader discrètement, gênent. Et certains de le faire savoir. Un commando masqué s’est manifesté à la mairie de Frontignan. Des menaces ont plané sur le salon du polar organisé le 31 mars à la mairie du 9e de Paris. Notre ami Bernard Bec, organisateur du salon polar de Cognac animateur du comité de soutien local, après avoir reçu menaces écrites et téléphoniques, a retrouvé son local saccagé et tous ses outils de travail dérobés (notamment son ordinateur et ses archives). Sans préjuger des résultats de l’enquête, la proximité entre menaces et voies de fait reste troublante. De même qu’on m’a signalé (sans qu’il soit possible de vérifier) que huit députés italiens d’extrême droite seraient venus s’enchaîner devant la mairie de Paris (Qui peut confirmer ?). Lorsqu’on a conscience de cette campagne d’intimidation visible, on peut imaginer aussi la campagne et les amicales pressions (que nous qualifierons d’invisibles), qui doivent s’exercer auprès des principaux décideurs de cette affaire. C’est dire là encore combien chaque lecteur de cette gazette convaincu du respect de la parole donnée, se doit de ne pas perdre un instant pour convaincre autour de soi. Chacun peut utiliser les documents que nous publions en les reproduisant même en petite quantité. Certains d’entre vous s’étonnent peut-être de ne pas nous voir écrire dans la presse nationale. Ce n’est pas un refus de notre part mais plutôt un refus de la plupart des quotidiens nationaux qui restent souvent inaccessibles aux défenseurs de la parole donnée alors qu’à quelques exceptions près, ils s’ouvrent facilement aux partisans de l’extradition. Nous avons adressé une lettre ouverte au président de la République la semaine passée. Rares sont les quotidiens à avoir mentionné note démarche qui de ce fait, est passée inaperçue. D’autre part, béotiens en matière de négociation avec la presse, nous découvrons les vertus ( ?) de l’exclusivité. Un journal, lorsqu’il accepte de publier votre texte, exige d’être le seul à le faire, ce qui relève d’une singulière conception de l’information, mais nous sommes obligés d’en passer par là sous peine de ne pas être publié du tout. Cette limitation de la diffusion de nos arguments ne sera compensée qu’à la condition tous les opposants à l’extradition restent mobilisés et qu’ils diffusent autour d’eux les arguments qui font litière des oublis fâcheux que contiennent les récents articles publiés dans Le Monde par plusieurs italiens.

 

Chers amis. L'action pour dire non à l'extradition de Cesare BATTISTI se poursuit.

Nous sommes déjà plus de 23.000 à avoir signé la pétition contre l'extradition de Cesare Battisti, que réclame l'État italien à la France. Cette mobilisation a contribué à obtenir sa mise en liberté, prononcée le 3 mars par la Chambre de l'instruction de la Cour d'appel de Paris. Mais rien n'est gagné, car cette liberté n'est que provisoire, et c'est le 7 avril que cette même Chambre examinera la demande d'extradition. Nous devons donc dès aujourd'hui maintenir et élargir la mobilisation. Il ne nous reste que peu de temps pour agir. Peu de temps aussi pour convaincre et faire connaître la légitimité absolue d'une cause que certains médias s'acharnent à dénaturer, n'hésitant pas à prononcer des accusations haineuses et mensongères, et à réécrire des pans entiers de l'histoire italienne.

Notre prochaine initiative aura lieu le :

Samedi 3 Avril à 10H00

au cinéma UTOPIA de TOULOUSE (24, rue Montardy 31000 Toulouse)

avec la projection du film de Pierre André Sauvageot

"Cesare BATTISTI, Résistances"

La projection sera suivi d'un débat jusqu'à 11H25.

Pour le Comité de Soutien : Emile Ochando

Veuillez relayer et diffuser cette information au maximum de personnes!!!

L'autre son de cloche sur les procès
contre Cesare Battisti

 

L’HOSTILITE d’une grande partie des juges italiens envers Berlusconi a fini par conférer à la totalité de la magistrature de la péninsule une image progressiste, chère au cœur des gauches (mais aussi des droites) modérées. Mais le « progressisme » des magistrats italiens les plus opposés à Berlusconi a des limites précises. La plus grande partie d’entre eux firent leur apprentissage dans la décennie suivant 1968, quand il s’agit de s’attaquer avec des lois de plus en plus répressives au mouvement social qui renouvela l’Italie, cela bien avant que les groupes armés représentent un problème sérieux.

 

Par la suite, après des massasses restés impunis, après des assassinats de jeunes opposants (Saltarelli, Zibecchi, Varalli, Serantini, Lorusso, Masis) demeurés eux aussi impunis, après des tentatives de coups d’État de l’extrême droite seulement payés par des lampistes, une partie minoritaire des mouvements de contestation prit les armes et la magistrature italienne se consacra à l’application des nouvelles normes d’exception (1) qui aggravaient les normes anciennes. Soutenue par un Parti communiste à l’éternelle vocation totalitaire, elle construisit des procès dans lesquels les indices se substituèrent aux preuves, et dans lesquels on entrait avec des chefs d’inculpation destinés à s’alourdir avec le temps, jusqu’à ce que la détention affaiblisse tel ou tel accusé, le poussant à dénoncer ses co-inculpés en échange d’une remise de peine.

 

L’affaire la plus horrible et spectaculaire est connue par sa date, 7 avril 1979, qui en marqua le commencement : ce jour-là, Toni Negri et une douzaine d’autres intellectuels furent arrêtés parce qu’un magistrat -Guiddo Calorego, notoirement « progressiste » et proche du PCI-, les accusait d’être les chefs occultes et suprêmes des Brigades rouges. Peu après, l’accusation fut complètement abandonnée. Cela n’empêcha pas pourtant qu'à la fin du procès, les personnes arrêtées, dont le nombre s’était entre-temps élevé à 142, finissent en prison ou en exil : au chef d’inculpation d'origine s’était substituée une infinité d’autres

 

L'un des inculpés, l’enseignant Pietro Maria Greco, fut tué par la police le 9 mars 1985. Alors qu’il était désarmé, on lui tira dans le dos. Il fut achevé alors que, moribond, il implorait de l’aide. Aucun de ses assassins n’a jamais subi des conséquences judiciaires d’aucune sorte. C'est une dynamique semblable -on entre en prison sous une accusation, on finit saucissonné par mille autres- qui a caractérisé le parcours judiciaire de Cesare Battisti, au cours duquel tous les instruments des « lois d’exception » furent expérimentés les uns après les autres. Au point que, pour la première fois depuis sa naissance, Amnesty International condamna un pays occidental, l’Italie, pour violation des droits de l’homme.

 

Ceci n’a évidemment pas été mentionné par Edmondo Bruti Liberati (Président de l'Association nationale italienne des magistrats), dans son article paru dans le journal Le Monde le 27 mars 2004. Ni par Armando Spataro, procureur adjoint qui représenta l'accusation aux procès contre Battisti, interviewé par Le Monde le 30 mars 2004. Avant d’aborder leurs déclarations, il faut souligner que les deux interventions avaient été en quelque sorte pré-annoncées par le même Spataro dans un article publié par le quotidien L’Unità (version on line) le 9 mars 2004. Spataro y annonçait son intention de défendre la « bonne renommée » des magistrats italiens dans l’affaire Battisti, à travers une campagne concertée par le syndicat Magistrature Démocratique, par le Mouvement pour la Justice (présidé par le même Spataro) et par l’association Magistrats européens pour la démocratie et les libertés. Bruti Liberati semble l’avoir pris au mot puisque son article dans Le Monde reprend de celui de Spataro des arguments et des phrases entières.

 

Parmi elles, un éloge du Président Sandro Pertini adressé à la magistrature italienne, capable "d'être restée dans la légalité quand le terrorisme s'est manifesté". Mais les limites de la légalité peuvent être largement dépassées par voie réglementaire, et cela sans léser la constitution. Ce fut justement le cas de l’Italie. Un illustre historien du droit, Italo Mereu, a pu sans mal, dans une étude devenue un classique (Histoire de l’intolérance en Europe, 1988, éd. Bompiani), démontrer comment la « législation d’exception » italienne des années 70 et 80 a été directement modelée sur les procédures de l’inquisition. Dans un chapitre déterminant pour notre démonstration, intitulé « Le gonflement du soupçon dans la contumace », Mereu démontre comment la charge des accusations pesant sur un inculpé tend à s’aggraver de manière exponentielle, jusqu’à inclure, à titre de « preuve », la contumace elle-même.

 

Spataro n’a pas dû lire l'étude de Mereu, puisque, ingénument, il nous révèle que c’est seulement petit à petit que le rôle de Battisti se dévoila et prit de l’ampleur au cours de l’enquête et des procès qui suivirent son évasion. Arrêté en 1979 au cours de la rafle qui frappa le Collectif autonome de la Barone après le meurtre de Torregiani, condamné en mai 1981 à 12 ans et 10 mois de prison pour participation à bande armée et détention d’armes, il s’évade de prison en octobre de la même année. Sept années plus tard (!), le procès reprend en son absence (Battisti est au Mexique). Cette fois, on l’accuse de rien moins que de quatre homicides et de 32 autres crimes (nombre plus tard élevé à une soixantaine, si l’on en croit la requête d’extradition). « Et par cette condamnation à perpétuité », pour citer Mereu, « se conclut, dans le meilleur des cas, un procès qui avait commencé sur un léger soupçon d’hérésie ».

 

Mais quel est l’élément nouveau qui enterre Battisti sous une avalanche de nouvelles inculpations ? C’est l’arrestation de Pietro Mutti, condamné pendant sa cavale en 1981 et capturé l’année suivante, à la suite de l’évasion de Battisti. Il appartient alors à Prima Linea, une organisation terroriste différente des PAC (Prolétaires armés pour le communisme) dans laquelle militait Battisti, et il se « repent » ; cela signifie qu’il essaie d’obtenir une remise de peine ou carrément la liberté avec des révélations et des dénonciations d’ex-camarades (il est mieux qu'ils soient en cavale, me permets-je d’ajouter). Dans le cas de Battisti, il explique qu’il aurait tué personnellement, avec sa complicité, le gardien chef Santoro et le policier de la Digos Campagna ; qu’il aurait participé « en couverture » à l’assassinat du boucher Sabbadin ; qu’il aurait pris part au projet d’assassinat de Torregiani. Mais les "révélations" de Mutti ne s’arrêtent pas là. Parmi ses autres mises en causes, très nombreuses, figure celle des organisations palestiniennes qui auraient, selon lui, armé les Brigades rouges. Il s’ensuit une enquête entière – appelée « l’enquête de Vénétie » –, qui n’aboutira à aucun résultat. Disons que, comme témoin, Mutti n’est pas des plus fiables. Et en fait, Bruti Liberati prend ses précautions dans Le Monde : dans deux cas au moins -les assassinats de Sabbadin et de Torregiani- Mutti ne fut pas la seule source de l’accusation. Son témoignage parut coïncider avec des révélations d’autres inculpés des PAC qui avouèrent leur participation à des crimes particuliers, mais sans accuser personne d’autre. Donc, il ne s'agirait pas de « repentis ». Ce qui constituerait, selon Bruti Liberati, un élément indubitable de preuve.

 

Bruti Liberati omet de dire que la personne du « repenti » ne fut pas le seul personnage anormal que la « législation d’exception » italienne introduisit dans le droit, dans le sillage des procédures de l’Inquisition. Il y eut aussi celle du « dissocié » : soit un inculpé qui, en échange de remises de peine (moindres que celles consenties au « repenti »), assure avoir renoncé à la lutte armée (variante soft de l’antique institution de l’abjuration), admet les crimes qui lui sont attribués personnellement et fournit des indices, sans mentionner les noms de ses complices. Et de fait, les co-inculpés de Battisti (Giacomini, Spina, Cavalina, etc.), se sont dissociés et leurs déclarations, confrontées à des années de distance à celles de Mutti, ont donné substance à une « preuve ». Selon Bruti Liberati, un élément probant naîtrait de la fusion entre ce que déclare un « repenti », et ce que déclare un « dissocié », alors même que ces deux catégories de "témoins" ont pour finalité une réduction de leur condamnation.

 

Où seraient, donc, les éléments de preuve contre Battisti ? Le journaliste du Monde qui a interviewé Spataro et Salvatore Aloïse semble les mentionner, dans un paragraphe intitulé « témoins oculaires ». Il se réfère à l’affaire Torregiani : « Un témoin a tout vu, suivi les assassins, noté le numéro de la plaque, quand ils ont changé de voiture pour s’enfuir ». Tout à fait vrai. Sauf que la chose ne regarde pas du tout Battisti, au contraire de ce que semble croire le journaliste. Elle concerne éventuellement Sante Fatone, dont la mère était propriétaire de la Renault 4 qui servit de voiture-relais. Battisti, ce jour-là, n’était pas là, il ne tua pas Torregiani, il n’en blessa pas le fils (touché accidentellement par son propre père), il ne tira pas et il ne s’enfuit pas.

 

Je doute fortement qu’Armando Spataro, durant l’interview, ait soutenu le contraire (comme je doute tout autant qu’il démentira jamais l’interprétation contraire de l’intervieweur). Spataro nous explique plutôt, à propos de l’assassinat de Sabbadin, que des témoins oculaires ont vu sur le lieu du crime un personnage ressemblant à Battisti (« et c’est à ce moment », raconte-t-il avec une ironie volontaire, que le repenti Mutti entre en scène pour confirmer). Dommage que, au début de l’instruction de l’affaire Torregiani, on se soit retrouvé avec entre les mains deux présumés assassins du bijoutier, tous deux de haute taille – alors que les témoins oculaires avaient parlé d’un homme grand et d'un autre petit. Contradiction brillamment résolue par la magistrature en affirmant que l’exécutant "petit" de l’assassinat avait un aspect tellement plein d’autorité qu’il semblait grand (!!!).

 

Belle instruction, du reste ! Armando Spataro devrait expliquer pourquoi on infligea à un malheureux, Sisinnio Bitti, trois ans et demi de prison, simplement parce que quelqu’un l’avait entendu se « dire d’accord » avec les meurtres de Torregiani et de Sabbadin. Cela se traduisit en « soutien moral » à un meurtre, que seule la législation italienne, modelée sur le droit inquisitoire, entreprit d’utiliser. Il devrait aussi nous expliquer pourquoi ce même Bitti, sorti des interrogatoires à l’hôtel de police avec une otite traumatique, ne put rien faire contre ses tortionnaires parce qu’ils niaient l’avoir frappé. Spataro, spécialisé dans le « soutien moral », devrait justifier son propre « soutien moral » aux paroles de son collègue de l’instruction, Alfonso Marra (aujourd’hui juge du siège) qui, à propos de l’usage de la torture durant les interrogatoires, écrivait ceci : « Au cas où les violences n’entraînent pas de maladie, mais seulement une sensation douloureuse transitoire sans altérations organiques-fonctionnelles objectives, on parlera d’un autre délit : celui de coups. Dans cette dernière hypothèse, il deviendrait impossible d’avérer les faits sur le plan technique justement parce qu’en l’absence de maladie, on ne dispose d’aucune confirmation objective ». Ce qui revient à dire qu’en l’absence de conséquences physiques durables des mauvais traitements, les cas de tortures infligées à des prisonniers (il y en eut treize durant l’instruction de l’affaire Torregiani), seront déclassés en "coups", et puis classés, à moins que la police elle-même ne s’autodénonce.

 

Que Spataro et Bruti Liberati, s’ils ont envie de parler, se prononcent sur cette distorsion des normes les plus élémentaires de la justice, et sur tant d’autres auxquelles la magistrature italienne s’abandonna durant les « années de plomb » (pour n'en mentionner qu'une, durant le procès contre Battisti, l’utilisation à l’instruction de sujets psychologiquement faibles et, en outre, mineurs). Autrement, je continuerai de considérer Cesare Battisti comme la victime d’une justice droguée, qui n’a jamais su éclaircir ses responsabilités. Donc, je continuerai de le présumer innocent, comme devrait le permettre toute bonne conception du droit.

Et qu’ils cessent, ces messieurs, de soulever des questions spécieuses (la nouvelle demande d’extradition serait valide parce que consécutive à une condamnation définitive postérieure de deux ans au refus français de 1991 : en réalité, la sentence de Cassation se limitait à confirmer celle de la Cour d’Appel). Et qu'ils cessent aussi de se réclamer d’un « espace judiciaire européen ». Depuis quand les innovations juridiques sont-elles rétro-actives ? N’est-ce pas justement ce que vous reprochez à Berlusconi ? Et puis, vous savez mieux que quiconque que Battisti n’a pas le moindre rapport avec Al Qaeda ou avec les « nouvelles brigades rouges ».

 

Prononcez-vous sur tout cela, messieurs les magistrats et, après seulement, occupez-vous de l’affaire Battisti. Je ne vous demande pas un repentir. Une simple dissociation de vos collègues serait plus efficace.

Valerio Evangelisti

(Traduit de l'italien par Serge Quadruppani)

 

 

(1) Pour les "lois spéciales" édictées de 1974 à 1982, voir l'article de Roberto Bui (qui n'a pas pu être publié en Italie, ni en France)

Claude